Se faire un film en aveugle, ça ressemble à quoi ?

Référence : Tribune de Genève

Le cinéma autrement

Le cycle Ciné’Sens, dans les cinémas d’Yverdon et de Morges, invite les spectateurs à se priver de la vue pour écouter un film «surprise» en audiodescription.

JEAN-GUY PYTHON

Aller au cinéma les yeux fermés – au propre comme au figuré – revient pour le spectateur à renverser toutes ses habitudes en matière de septième art. Lors d’une «projection» organisée par Natacha de Montmollin, nul besoin de visionner les dernières bandes-annonces. Le film – choisi d’avance – n’est plus à l’affiche et reste un secret jusqu’au démarrage de la séance, histoire de ne pas gâcher l’expérience sensorielle avec des images résiduelles en mémoire. Dès lors, la beauté de la mise en scène ou la démesure des effets spéciaux n’ont plus aucun intérêt.

«J’ai envie que les gens découvrent la puissance de leurs autres sens. C’est une richesse magnifique d’approcher le cinéma avec un angle de vue différent. Sans image, tout passe par l’ouïe et l’imaginaire», explique Natacha de Montmollin, la fondatrice de l’entreprise Step2Blind, qui ne cherche pas spécifiquement à sensibiliser sur le handicap visuel. Après un premier essai mené en 2018 au théâtre de Boudry (NE) où elle vit, cette non-voyante propose depuis 2022 des séances inédites en Suisse romande quatre fois par an, dans les cinémas Odéon de Morges (VD) et Bel-Air d’Yverdon (VD), exploités par Chahnaz Sibaï.

Jeudi soir dans la cité thermale, tout juste 30 personnes – surtout des femmes – ont osé l’expérience, coiffées d’un masque de sommeil offert. Juliane, la vingtaine, souhaite se laisser surprendre, elle qui d’ordinaire préfère les nombreux détails des romans à leur adaptation ciné. Philippe estime, lui, que «c’est une expérience qui vaut la peine d’être tentée». Mais le quinquagénaire ne savait pas qu’aucune image ne serait projetée. «Ça va être frustrant alors! On verra», lâche-t-il. Elisabeth avait «beaucoup aimé» sa première séance l’an passé, proche de la lecture d’un livre. Elle a emmené sa fille et son fils, 16 et 12 ans, «pour qu’ils découvrent cette sensation».

«Se créer ses propres images»

«Plongez-vous dans l’univers du film pour vous créer vos propres images! Au début, ça prend de l’énergie», prévient Natacha de Montmollin, future quinquagénaire, avant l’envoi de la bande-son du film. Celle-ci est augmentée d’une audiodescription à la langue riche et précise, qui s’intercale au mieux entre les dialogues et les ambiances sonores.

Dans une obscurité totale, les yeux se ferment naturellement sous le masque. Le public tend l’oreille et découvre enfin le pot aux roses grâce à la voix off féminine: il assiste à «La fine fleur», réalisé par Pierre Pinaud en 2020, dont Catherine Frot est la vedette. L’histoire, judicieusement choisie, raconte la création de ces beautés épineuses et de leur parfum, sollicitant la mémoire olfactive. L’exercice s’avère assez reposant.

Une heure et demie plus tard, c’est une satisfaction unanime lors du débriefing mené par Jean-Denis Moschard, le collaborateur valide de Natacha de Montmollin. «Au début, cette voix m’a cassé les pieds, avoue Daniela, la soixantaine. Finalement, ça a été un superbe voyage. L’écoute de cette belle histoire m’a suffi, moi qui n’arrive pas à m’imaginer un paysage. Et puis je sentais l’odeur des roses!»

Si Nils a trouvé le temps long et n’a pas réussi à s’intéresser, sa grande sœur Noémie ressort ravie. Sauf qu’elle a l’impression d’avoir moins ressenti les émotions, faute d’images. Elle se repassera le film avec sa mère, «pour voir les roses». Philippe, surpris par ce film «assez féminin», voudrait le comparer aux images qu’il s’est faites. Quant à Juliane, elle estime l’expérience moins complète que la lecture d’un livre ou le visionnage d’un film. «C’est affreux, mais je me rends compte à quel point je suis contente de voir», conclut-elle.

Ancienne championne de ski

Il est vrai que Natacha, née Chevalley, a toujours fait preuve de combativité malgré son handicap. Aveugle après avoir manqué d’oxygène à la naissance, l’Yverdonnoise d’alors a lutté pour suivre une scolarité normale. Elle s’est ensuite illustrée, skis alpins aux pieds: triple championne aux Jeux paralympiques d’hiver d’Albertville en 1992, détentrice de 45 médailles d’or mondiales, européennes et nationales, ainsi qu’à vélo tandem. Mariée et installée dans le canton de Neuchâtel, l’informaticienne s’est muée en maman au foyer, relevant le défi d’élever trois enfants: Solène, 20 ans, Méline 18 ans et Julien 14 ans.Aveugle depuis sa naissance, Natacha de Montmollin a fondé l’entreprise Step2Blind, spécialisée dans les expériences sensorielles. Son collaborateur valide Jean-Denis Moschard l’aide dans l’organisation des différentes activités.

Partager sur les réseaux sociaux :