Ce projet reste ouvert et non exhaustif, vos contributions sont les bienvenues par mail.

Sylvie
Ma cécité et mon amour du cinéma ;
le rôle de Daniel et le projet commun de ce site internet
Flashback
L’univers devient progressivement flou, baigné d’une teinte jaunâtre. Maux de tête et opacité commencent à m’envahir. Après cinq opérations, je quitte le monde de la vue. 1967, j’ai dix ans. Je me mets à écouter frénétiquement la radio. Pour me raccrocher au réel ? Peut-être l’oreille devient-elle le fil diaphane et puissant entre deux réalités. C’est la guerre des six jours et je me plonge dans l’horreur de l’actualité. Le remugle de l’éther avant de plonger dans l’inconscience, l’odeur de la viande en sauce dans la cafétéria de la clinique, la fragrance orientale et séductrice de ma maman lors de ses visites quotidiennes. Tout en moi semble désormais se concentrer dans un triangle de sensorialité, subtile ligne entre les oreilles et le nez.
Pour pallier aux yeux de chair, lettres mortes, la mémoire des images vues et emmagasinées au cours des dix premières années. Je veux rester dans ce monde malgré tout. Les expositions vues avec mes parents, l’amour du dessin et des couleurs, les livres dévorés, l’effluve de la reliure en cuir et du vieux papier sont tant de trésors précieux à honorer par la mémoire.
J’invoque sans cesse en moi les couleurs et leurs infinies nuances. Comment est donc le ciel aujourd’hui ? D’un tendre bleu vaporeux, saupoudrés de petits nuages floconneux… Et ta robe en soie maman ? Entre jaune de Naples et safran… Je me remémore le chatoiement du tissu avec ses oscillations vibrantes entre le jaune et l’orange. L’odeur du safran m’envahit alors les narines lorsqu’elle mijote un risotto…
Adolescente, je dévore avec enthousiasme tout ce qui me tombe sous les doigts. L’écriture Braille n’a plus de secret. Tout ce qui tombe dans mon oreille, écoute passionnée de la radio, amour de la chanson française, les pièces de théâtres, la littérature, la poésie émerveillent et nourrissent mon quotidien.
Pascal, mon aîné de quinze ans, commence à m’amener au cinéma. Peu de films à mon actif pendant l’enfance. Nous n’avions pas la télévision. Le choc est d’autant plus fort. Nous nous mettons à fréquenter une salle de cinéma d’Art et d’Essai. Le CAC Voltaire à Genève où nous habitons. Cette salle mythique est dirigée à l’époque par Rui Nogueira, un passionné follement érudit qui nous galvanise dans la foulée. Pascal me chuchote des commentaires aussi discrets que possible au creux de l’oreille avide. Parfois, certains spectateurs rouspètent, mais peu nous chaut…
Travelling sur un long chemin nommé les méandres de la vie.
Il y a dix ans, je rencontre Daniel dans son cadre professionnel, au Muséum d’Histoire naturelle à Genève. Je fais partie d’une performance dansée au sein d’une exposition sur la thématique des oiseaux. Immédiatement, il se passe quelque chose de mystérieux entre nous. Nos âmes se reconnaissent. Le cinéma émerge vite lors de nos échanges. Voici le premier film vu ensemble Mourir d’aimer. En me le décrivant, il me traduit son amour pour Annie Girardot, je perçois ses émotions. C’est la naissance d’un beau chemin avec Daniel qui deviendra mon époux en 2024. Il va de soi que son approche de l’audiodescription dépose un filtre de subjectivité entre l’image et moi. Le fait qu’il mette en exergue tel ou tel aspect ou choisisse d’en omettre d’autres, également. Il n’est pas possible de tout décrire. Si je voyais le même film avec une autre personne d’autres commentaires viendraient peut-être à émerger. La description d’une œuvre cinématographique ou d’une peinture est le reflet et la vibration d’une sensibilité à un moment donné. Voici donc la genèse de ce site, reflet d’un chemin de vie et d’un art qui tient une place primordiale dans notre cœur et notre esprit.
Daniel
Ma rencontre avec Sylvie, notre amour pour le cinéma et mon apprentissage de l’audiodescription.
Paradoxalement, si j’ose dire, Sylvie m’a ouvert les yeux et amené à regarder les choses différemment, plus intensément. Et elle m’a appris à « écouter avec le nez » selon la formule de Filippo Sorcinelli, parfumeur italien et couturier des papes. Collectionneuse de parfums (plus de 300 dans notre collection), elle m’a transmis cette passion.
Mourir d’aimer d’André Cayatte (1971), est le tout premier film que j’ai audiodécrit à Sylvie. Le choix a été dicté par la thématique, le fait qu’elle n’ait jamais eu l’occasion de le « voir » et également parce qu’Annie Girardot est mon actrice préférée, depuis mon adolescence, et que mon admiration pour elle ne cesse de croître. Cette même année, nous allions ensemble au cinéma pour la première fois, au « Bio » à Carouge. Le film était Marie Heurtin de Jean-Pierre Améris (2014) avec Isabelle Carré dans le rôle principal et Ariana Rivoire, jeune actrice sourde.

Depuis, l’automne 2014, combien de films avons-nous regardé ensemble ? Certainement un peu plus de 2’000, et ce, tout genre confondu. Par ses goûts, mon épouse m’a éloigné quelque peu des films hollywoodiens à grand spectacle et thriller spectaculaires pour des productions plus intimistes et des classiques que nous découvrons avec intérêt. Nous sommes curieux de nature et nos goûts sont assez éclectiques. Plus nous avançons dans nos choix, plus le spectre s’élargit, avec par exemple, la découverte du réalisateur Dario Argento, maître du « giallo », auquel je ne m’étais jamais intéressé auparavant! Nous avons des cycles, portant notre dévolu tantôt sur un acteur, un thème ou, bien souvent, un réalisateur, avec des coups de coeur. Une vraie boulimie, mais bien digérée. Depuis la naissance de ce projet, c’est évidemment la cécité qui est dans nos priorités. Nous avions déjà un rayon typhlophile dans notre DVDthèque ; celui-ci s’est bien enrichi depuis.
Nous adorons regarder des « Blow-up » (émission sur Arte) qui, par thèmes, acteurs, réalisateurs, nous font découvrir quantité de films et ouvrent la boîte de Pandore ! Dans tous les cas, nous nous sommes bien trouvés et notre complicité porte ses fruits !!!
L’audiodescription n’est pas un exercice facile. Le fait d’avoir une formation d’historien de l’art – laquelle m’a amené à décrire des œuvres – m’est bien utile dans ce contexte. L’image est mon univers. Je suis également grand amateur de bandes dessinées et collectionneur. Évidemment, avec le cinéma, il y a le mouvement et l’action. Il s’agit, en peu de mots, de donner des informations tour à tour sur les personnages, les lieux, l’ambiance, les couleurs si nécessaire, les événements qui se produisent, les déplacements, sans oublier toutefois les objets, lesquels peuvent faire partie de l’intrigue… Nous nous préparons en lisant avant la projection le synopsis et le casting.
Depuis quelques années, les nouveautés et les rééditions sortent systématiquement avec l’audiodescription ce que j’apprécie, selon la complexité du scénario. Le plus difficile, de mon point de vue, est lorsqu’il y a des flash-back. Si l’on ne connaît pas l’histoire, on a tendance à s’y perdre. Le film 21 grammes d’Alejandro González Iñárritu (2004) par exemple est volontairement décomposé et recomposé dans un ordre qui ne suit pas la logique temporelle. Nous l’avons regardé avec plaisir la deuxième fois, juste après la première projection. Autre difficulté rencontrée avec les films d’action (nous en regardons relativement peu) : tout va très vite, et lorsqu’il s’agit d’expliquer qui fait quoi, qui tire sur qui, c’est galère ! En plus, les mots pour décrire un objet ne me viennent pas toujours spontanément à l’esprit. Et, in fine, je dirais que personnellement j’ai parfois de la peine à identifier des acteurs-trices ou simplement des personnages qui se ressemblent. Là, c’est elle qui intervient sur un registre subtil : « Mais, ce ne peut pas être lui, ce n’est pas la même voix ! » Et j’en reste sans voix…
Notre approche n’a pas l’ambition d’être exhaustive. La sélection de films que nous mettons en exergue est forcément subjective. Nous espérons que ce site ouvrira une porte vers l’univers complexe et multiple de la cécité telle qu’elle est représentée dans les œuvres cinématographiques.
En 2024, on estime qu’en France 1,7 million de personnes sont atteintes de déficience visuelle, dont environ 207 000 sont aveugles. Et dans le monde, environ 43 millions de personnes aveugles auxquelles il faut rajouter environ 295 millions de personnes souffrant de déficience visuelle modérée à sévère.
