Le regard ébloui – L’aveugle à la caméra

Référence : Le Monde

Eugen Bavcar a perdu la vue à l’âge de onze ans. Fou d’images, il contemple désormais le monde à travers un appareil photo…

C’est l’un des hommes les plus extraordinaires que l’on puisse rencontrer. Aveugle mais fou d’images, il est devenu photographe, cinéaste, coréalisateur de ce film. Mais il a aussi collectionné les diplômes : d’histoire, de philosophie… Eugen Bavcar ne voit plus depuis trente ans. Né en 1946 dans une vallée de Slovénie, à vingt-sept kilomètres de la frontière italienne, il a perdu la vue à onze ans en voulant savoir ce qu’était cette chose qu’il avait trouvée en jouant non loin de sa maison : un détonateur de mines.  » J’ai tapé dessus et il a explosé.  » Il y eut un laps de temps – quelques semaines, quelques mois – pendant lequel il a vu encore, accumulant des images qui seront les dernières : le chemin vers l’hôpital à travers Ljubljana, les médecins et les infirmières, la vue depuis sa chambre à l’hôpital. Puis ce fut la nuit.  » La cécité a transformé ma vie, de manière parfois insoupçonnée et sous des aspects que le temps peut seul révéler : ainsi je ne puis plus courir comme naguère. Je l’aurais presque oublié si des enfants ne m’avaient pas demandé un jour pourquoi je marchais si lentement. Ma vie est moins agitée, plus immobile ; j’observe le monde en l’écoutant et en tournant davantage la tête que le corps. Je vais moins voir les choses, je me déplace moins et dans des cercles plus restreints. Oui, l’espace s’est rétréci. Je dois le toucher pour le connaitre ou le repérer à son bruit « , écrit-il dans un passionnant article intitulé  » Vivre sans voir  » (à paraitre le 18 mars dans la revue Lettre internationale).

Avec Jacques Deschamps, le réalisateur du Regard ébloui, il a pris le train et il est revenu à Trieste où sa mère était servante comme beaucoup de filles du Karst, qu’il n’a jamais vu autrement que sur une carte postale, et il lui montre le chemin de sa vallée natale slovène où vivent sa mère, sa soeur et sa nièce, Veronika, six ans. « Véronika a le même regard que j’avais quand j’étais enfant. Je me laisse diriger par elle et elle se laisse photographier par moi. Même si elle n’a pas une conscience exacte de ma situation, elle a sans doute appris avec moi combien les yeux sont pratiques… ». Devant les paysages connus, répertoriés, près de la maison d’enfance, tous deux, Véronika et Eugen, regardent la montagne . « Je ne la vois pas. Je l’ai vue il y a trente ans. Avec la distance de trente ans, nos regards s’y reflètent. »

Son père est mort quand il avait sept ans et il se rappelle une photo de lui en uniforme autrichien. « Mes parents, d’abord ils étaient autrichiens, après italiens, puis yougoslaves. Je suis slovène. Dans cette région, je me sens chez moi et les frontières ont toujours pour moi quelque chose de très artificiel. La Slovénie, un pays qui n’existe pas. Ou bien il existe dans plusieurs pays. La Slovénie, pour moi, c’est une catégorie intérieure. Il y a la Slovénie qui est une république de Yougoslavie mais il y a la Slovénie où l’on parle slovène. Pour moi, c’est encore plus fort, parce que c’est le seul pays que j’aie vu. Enfin, pas toute la Slovénie : c’est la ville de Goriza, Kras, Ljubljana, la route vers Ljubljana « .

Depuis l’enfance, il a été fasciné par la photo. Quelque chose de très mystérieux. Surtout plus tard quand il n’a plus eu le moyen de voir.  » Il y a beaucoup de visages que j’ai vus dans mon enfance qui ont disparu, qui sont morts. Ils existent en quelque sorte en moi et réapparaissent. La photo, c’est quelque chose d’un peu mystique parce que je ne connais le résultat qu’à travers les autres.  » Il s’est constitué un capital d’images inaliénable. Un capital de couleurs qui s’estompent et s’effacent s’il n’y prend garde. Il s’explique :  » Plotin disait :  » Si les hommes n’avaient pas quelque chose de solaire ils ne pourraient pas percevoir le soleil.  » Mon enfance, ce côté solaire, ce côté de lumière, est réduit et irrécupérable, je veux dire que mon deuil d’une enfance de lumière est un peu plus fort que chez les autres. Mais, malgré tout, j’ai vu beaucoup de choses, je les vois à partir des bases que je porte en moi, ces matières premières. « 

Les impressions visuelles qu’il a gardées de son enfance lui permettent de construire un monde intérieur pour que le monde ne devienne pas obscur. Comme des fétiches, autour de lui, dans la chambre dans laquelle il vit à Paris, une carte de Slovénie, un portrait de Tito ( » Bientôt j’ajouterai François-Joseph, mon père a servi dans son armée « ), une photo du divan de Freud, un poste de télévision aveugle  » pour écouter les informations  » et partout des petits miroirs sur les murs pour emprisonner la lumière.  » Je vis à Paris depuis quinze ans, dit Eugen Bavcar, mais je n’ai jamais vu Paris… « 

Partager sur les réseaux sociaux :