« Amours aveugles » : l’évidence des cœurs

Référence : Le Monde

Film documentaire slovaque de Juraj Lehotský avec Peter Kolesar, Miro Daniel, Zuzka Pohankova. (1 h 17.)

Par Isabelle Regnier le 10 février 2009 à 16h13, modifié le 10 février 2009 à 16h13 Publié dans Le Monde

A la frontière entre documentaire et fiction, le film met en scène quatre histoires d’amour dont les protagonistes sont aveugles de naissance. Un couple de non-voyants, un jeune homme d’origine gitane, une femme enceinte et une adolescente dont le film pénètre l’univers intime pour en faire partager les émotions, l’émerveillement.

Représenter des aveugles au cinéma n’est jamais anodin : en mettant en scène le rapport au monde de personnes privées du sens visuel, les cinéastes interrogent la pratique même de leur art. Dans Amours aveugles, le réalisateur slovaque Juraj Lehotský a pris le parti de suivre quatre aveugles de naissance et de travailler avec eux sur l’essence du sentiment amoureux. Dès lors que la beauté physique n’est plus un critère d’élection, et qu’il n’est plus de sens à capter les échanges de regards, l’enjeu formel du film consiste à réinventer la manière de représenter l’amour, le plus grand de tous les sujets de cinéma. Autour de ses personnages, en tentant d’appréhender leur rapport au monde, Juraj Lehotský construit quatre petites histoires dans lesquelles on ne sait jamais vraiment ce qui relève du documentaire et ce qui est de l’ordre de la fiction. Et pour cause : si elles ne se ressemblent pas, elles ont toutes en commun d’être nourries par une forte dose d’imaginaire. L’amour tel qu’il est envisagé ici pourrait se définir comme la projection sur l’un du monde intérieur de l’autre, et la volonté de lui ménager une place en son sein.

Ce sont ces univers intimes que Juraj Lehotský a tenté de représenter, et qui donnent au film sa saveur, si originale, et si touchante. Dans la première histoire, on entre dans le quotidien d’un homme et d’une femme, tous deux aveugles, la cinquantaine bien entamée, et formidablement amoureux. Entre les quatre murs de l’appartement HLM où ils vivent dans le noir à la tombée de la nuit, ils font entrer un monde d’une richesse infinie où le pragmatisme et l’onirisme se conjuguent d’une manière délicate et harmonieuse. Pendant qu’elle lui tricote un pull, et qu’elle mesure ses progrès en le plaquant sur ses épaules, il suit le saut à ski à la télé, comptant les secondes entre le décollage et l’atterrissage pour deviner la distance parcourue. A d’autres moments, il accompagne au synthétiseur des récits radiophoniques extraits de romans de Jules Verne, les plongeant tous les deux dans un spectacle sonore digne d’une projection de cinéma. Soudain, le décor de l’appartement est remplacé par un fond dessiné. La femme aux aiguilles à tricoter se retrouve dans le décor d’un sous-marin pendant que son mari, de l’autre côté du hublot, se débat entre les tentacules d’une pieuvre géante.

Ce recours inopiné à l’animation, formidablement jouissif, ne sera pas utilisé dans les autres récits. Leur puissance d’évocation et les questions qu’ils soulèvent n’en sont pas moindre. Il y a ce gitan qui tombe amoureux d’une jeune fille qui ne l’est pas et qui doit vaincre les préjugés racistes de sa famille. Il y a cette femme enceinte, qui est aussi inquiète à l’idée de donner naissance à un enfant aveugle qu’à un voyant, sans que cela entache son immense désir de l’élever. Il y a encore cette lycéenne éprise de Tchaïkovski qui voudrait connaître l’amour, et tente sa chance sur Internet sans avouer à ses interlocuteurs qu’elle ne voit pas.Des rimes visuelles résonnent d’un épisode à l’autre : la baignade, le langage SMS, toute une série de petits gestes du quotidien par lesquels transite le sentiment amoureux. C’est émouvant, merveilleux, comme un premier amour.

Partager sur les réseaux sociaux :